Brazzaville redessine la sécurité des Grands Lacs

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Entretien Sassou-Nguesso – ONU : fait marquant diplomatique

Dans le huis clos du Palais du Peuple de Brazzaville, le président Denis Sassou-Nguesso a accordé, le 22 novembre, une audience au représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies pour la région des Grands Lacs, Huang Xia. L’échange, conduit dans un climat qualifié de « franc et constructif » par les deux délégations, visait à dresser un état des lieux complet des tensions persistantes à l’est de la République démocratique du Congo et à harmoniser les initiatives politiques en cours. S’il s’inscrit dans la continuité des démarches diplomatiques congolaises, le tête-à-tête brazzavillois vient souligner le rôle nodal que joue désormais la République du Congo dans la prévention des crises régionales, rôle salué par M. Huang comme « incontournable » pour la sécurité collective.

Grands Lacs : foyers de menaces et impératif de stabilisation

Au cœur des discussions figure l’insécurité chronique sévissant dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, véritable confluence de groupes armés et de trafics transfrontaliers. La persistance des incursions du M23, la volatilité de milices locales et l’enchevêtrement d’intérêts économiques illicites confèrent au conflit une dimension protéiforme. Outre les pertes humaines et les déplacements massifs de civils, l’extension de la violence fragilise les couloirs commerciaux qui relient le port de Pointe-Noire aux hinterlands est-africains, un enjeu reconnu par Brazzaville. Dans un contexte où l’agression hybride mêle désinformation, prédation des ressources et menaces terroristes latentes, le dialogue de haut niveau organisé dans la capitale congolaise ambitionne d’articuler réponse militaire, diplomatique et humanitaire.

Leadership congolais : une approche intégrée de défense

Fort de son expérience en médiation, le chef de l’État congolais a rappelé l’attachement de Brazzaville au principe de « solution africaine aux problèmes africains ». Sur le plan domestique, cet engagement se traduit par la modernisation progressive des Forces armées congolaises, soutenues par une loi de programmation militaire qui privilégie le renseignement, l’interopérabilité régionale et la mobilité aérienne. L’État-major entend mettre à disposition des moyens logistiques – avions de transport Casa 295, capacités fluviales sur l’Oubangui et le Congo – pour les missions de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs. « Notre crédibilité découle de la cohérence entre parole diplomatique et posture opérationnelle », a indiqué un officier supérieur, soulignant que les exercices interarmées Ngalamoko 2023 ont servi de répétition générale à un éventuel soutien logistique vers Goma.

Synergie Doha-Washington-Luanda : la matrice des processus

Huang Xia a détaillé les deux canaux diplomatiques multilatéraux actuellement les plus actifs : le processus de Doha, parrainé par le Qatar, et l’initiative de Washington, qui s’appuie sur les acquis du cycle de Luanda. Leur objectif commun est de parvenir à une cessation des hostilités et à l’implémentation effective du Mécanisme conjoint de vérification élargi. Le diplomate onusien a insisté sur la nécessité de fédérer ces cadres autour d’une même feuille de route, adossée aux instruments africains – Agenda 2063, Architecture africaine de paix et de sécurité – afin de ne pas diluer les efforts. Brazzaville, qui assure la présidence tournante de la CIRGL en 2024, pourrait, selon des sources proches du dossier, jouer le rôle de « secrétariat technique » des trois processus, renforçant son poids géopolitique.

CIRGL : opportunités capacitaires pour les forces congolaises

L’intégration des forces congolaises dans les dispositifs régionaux constitue une opportunité de montée en puissance. Si Brazzaville ne déploie pas de contingent majeur en RDC, elle offre déjà des modules de formation à l’École de maintien de la paix de Ouesso, avec un accent sur le génie, le secourisme de combat et la protection des sites sensibles. Les échanges du 22 novembre ont également porté sur la création d’un Centre d’analyse stratégique commun CIRGL-CEEAC, projet qui bénéficierait de l’expertise de la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure congolaise en matière de veille informationnelle. Une telle plateforme renforcerait la lutte contre les réseaux illicites qui financent l’instabilité, tout en valorisant le savoir-faire national en cyberdéfense et en cryptologie.

Sécuriser les corridors économiques : horizon partagé

Au-delà de l’arrêt des combats, la stabilisation des Grands Lacs passe par la sécurisation des infrastructures critiques. Le Congo, puissance hydro-carbure et carrefour fluvial, envisage l’extension du projet de chemin de fer Pointe-Noire – Ouesso jusqu’à la frontière camerounaise, créant un corridor alternatif vers les marchés enclavés. L’état-major congolais planche déjà sur une brigade ferroviaire chargée de protéger l’ouvrage et de garantir la liberté de circulation des convois humanitaires destinés à l’est de la RDC. L’idée, saluée par l’ONU, s’inscrit dans une approche de défense économique chère à Brazzaville : contenir l’insécurité là où elle menace la prospérité partagée. Comme l’a résumé Huang Xia à sa sortie d’audience, « la paix se construit aussi le long des rails, des routes et des fibres optiques ».

Vers une feuille de route tangible et inclusive

L’entretien de Brazzaville se conclut sur un consensus : le temps est venu de transformer la diplomatie de forums en actions mesurables. Une rencontre technique entre la CIRGL, l’Union africaine et le Bureau des Nations unies pour l’Afrique centrale devrait se tenir à Libreville au premier trimestre 2024 pour valider un plan de sécurisation conjoint. Dans cette perspective, le Congo entend proposer un dispositif d’évaluation périodique afin de mesurer l’impact réel des opérations, depuis la réduction des incidents armés jusqu’à la réouverture des écoles. En positionnant son savoir-faire militaire au service de la médiation régionale, Brazzaville consolide son image d’acteur responsable, fidèle au credo présidentiel : « La sécurité des uns garantit la prospérité de tous ».

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