Congo face au syndrome Gen Z : le signal

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Brazzaville observe le précédent malgache

Depuis la capitale congolaise, chancelleries et centres de planification stratégique ont suivi avec acuité l’enchaînement des événements qui, à l’automne 2025, ont conduit à la chute précipitée du président malgache Andry Rajoelina. En trois semaines à peine, un mouvement étudiant né sur les réseaux sociaux, baptisé « Gen Z », a cristallisé une colère diffuse avant de se fondre, presque sans transition, dans la prise de pouvoir du Capsat, l’unité logistique de l’armée malgache. Le colonel Michael Randrianirina, aux commandes depuis le 14 octobre, promet désormais un retour aux urnes sous deux ans.

Au-delà du caractère insulaire de Madagascar, ce scénario résonne fortement à Brazzaville : il démontre l’aptitude de la jeunesse connectée à transformer une indignation numérique en rupture de gouvernance, puis à légitimer l’intervention d’acteurs militaires. « Le coup de tonnerre malgache nous rappelle que le temps stratégique se contracte à la vitesse des notifications », confie un officier de l’état-major congolais sous couvert d’anonymat.

Soulèvement malgache et bascule militaire : le signal faible devenu onde de choc

L’onde de choc n’est pas née d’un programme idéologique précis, mais d’un agrégat de mots-dièses, de vidéos courtes et d’indignations virales. Privé de leadership identifié, le mouvement a toutefois trouvé un relais organique lorsque le Capsat a projeté sa crédibilité logistique dans l’espace civil. En moins de vingt-quatre heures, l’armée malgache a sécurisé les nœuds médiatiques, neutralisé les sites gouvernementaux sensibles et établi un périmètre de communication unique sur les réseaux.

Pour les analystes du Centre congolais d’études stratégiques, le cas d’école malgache illustre « l’effet de ciseau » entre temps politique et tempo numérique : plus la décision publique tarde à dialoguer avec la rue connectée, plus le vide d’autorité peut être comblé par une force disposant de chaînes de commandement éprouvées. L’épisode impose donc à tout appareil sécuritaire de disposer d’une capacité d’alerte précoce couplant veille open-source et renseignement humain.

Puissance virale des réseaux et émergence d’une Gen Z africaine

La vraie nouveauté réside moins dans la contestation que dans son vecteur. Sur TikTok, un défi baptisé « Tambavy Challenge » a généré, selon la société d’analyse NetScout Africa, plus de 48 millions de vues en dix jours, transformant un geste anodin – lever le poing à travers l’écran – en rituel de ralliement. La Gamification de la rue, observable à Antananarivo, rappelle que la scénarisation protestataire se fait désormais en temps réel, sous l’œil des algorithmes et de la diaspora.

Au Congo-Brazzaville, 74 % des 15-29 ans possèdent un smartphone, selon l’Agence de régulation des télécommunications. Ce capital de connectivité constitue à la fois une richesse pour l’économie numérique naissante et un facteur de volatilité sociale. « L’équation sécuritaire n’est plus seulement territoriale ; elle est instantanément transfrontalière », souligne le professeur Louamba-Pérignon, sociologue des conflits.

Prévention et anticipation : dispositifs sécuritaires congolais

La Direction générale de la surveillance du territoire a, depuis 2023, renforcé son bureau de cyber-veille. Les opérateurs scrutent en continu hashtags émergents, forums cryptés et canaux Telegram publics afin de détecter les signaux avant-cours d’une possible cristallisation contestataire. Ce travail coopère étroitement avec la Cellule de fusion du renseignement, où Armée, Gendarmerie et Police partagent leurs remontées terrain.

L’enjeu, explique le général de brigade Mankessi Ngouabi, n’est pas de restreindre l’espace numérique mais de « circuler à la même vitesse que l’information ». Ainsi, des exercices conjoints baptisés « Ngolo Cyber » testent chaque trimestre la capacité des forces à contrer une désinformation virale, à protéger les infrastructures stratégiques – centrales hydroélectriques, terminaux pétroliers, data centers – et à maintenir le contrôle narratif sur les plateformes sociales.

Dialogue civilo-militaire et cohésion nationale

Les événements d’Antananarivo rappellent également qu’un corps armé peut être perçu, par une jeunesse en rupture, comme arbitre ultime. Brazzaville entend éviter cette tentation en cultivant un lien de confiance entre forces de défense et sociétés civiles. Les programmes « Armée-Campus », lancés par le ministère de la Défense, ouvrent chaque semestre les casernes aux étudiants en sciences politiques et en cybersécurité. Objectif : démystifier la fonction militaire et inscrire le soldat dans la continuité républicaine.

Parallèlement, le Service national d’action civique engage, via des hackathons co-organisés avec les incubateurs locaux, les jeunes développeurs à produire des applications dédiées à la prévention des catastrophes, au signalement d’incidents routiers et à la cartographie open-source des services publics. Cette implication renforce l’idée que sécurité et innovation forment un même contrat social, limitant ainsi le risque de déliaison entre gouvernés et gouvernants.

Vers une doctrine congolaise d’influence numérique

Le Conseil national de sécurité élabore actuellement un projet de doctrine baptisé « Mwambe 2027 ». Ses grands principes, encore confidentiels, visent à intégrer l’influence numérique dans la planification opérationnelle classique. Il s’agit, selon un document de travail consulté, de bâtir un triptyque : veille algorithmique, réponse communicationnelle rapide, et narration positive centrée sur la souveraineté et la cohésion.

En pratique, un groupe de cyber-officiers et de communicants civils réalisera des cartographies d’opinion en temps quasi réel, pendant que des unités de réservistes experts des métiers créatifs produiront des contenus vérifiés et partageables. La finalité n’est pas la censure, insiste un conseiller du ministre, mais la « décélération pacifique » des emballements émotionnels. Ainsi, loin de toute dramatisation, l’onde malgache constitue pour Brazzaville un signal d’anticipation : la stabilité se gagne désormais autant par la maîtrise des flux d’informations que par la présence sur le terrain.

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