Le phénomène Koulouna sous contrôle opérationnel
Apparus dans les faubourgs de Brazzaville au lendemain des turbulences post-conflit, les groupes dits Koulouna ont longtemps constitué le visage urbain d’une délinquance de survie. Leur sociologie est mouvante : adolescents déscolarisés, migrants intérieurs privés de réseaux, petits délinquants attirés par l’économie du marché informel. Selon la Direction générale de la police nationale, la part des atteintes aux biens attribuées à ces bandes a décru de 18 % entre 2021 et 2023, signe tangible d’un recentrage opérationnel.
La mise en place de patrouilles mixtes police-gendarmerie, la généralisation du couvre-feu dans certains arrondissements sensibles et le quadrillage nocturne des grands axes ont permis de réduire la mobilité criminelle. « La priorité demeure la protection des populations, mais sans jamais perdre de vue la réinsertion des primo-délinquants », rappelle le commissaire divisionnaire Prosper Abena, coordinateur du plan Koulouna-Stop.
La DGSP et la modernisation du renseignement intérieur
Bras analytique du ministère de l’Intérieur, la Direction générale de la surveillance du territoire a accéléré sa transformation numérique. Cartographie de l’occupation du sol, fusion des bases judiciaires et plateforme de signalement citoyen via USSD tendent à écourter le cycle de renseignement : observation, analyse, action judiciaire. Cette densification de l’information en temps réel conforte la doctrine de frappe ciblée, préférée aux rafles massives peu compatibles avec les standards contemporains des droits fondamentaux.
Un officier supérieur de la DGSP confie sous couvert d’anonymat que « le recoupement des données téléphoniques et des matrices sociales aide à distinguer l’auteur violent de l’égaré circonstanciel ». L’objectif est double : neutraliser les meneurs aguerris et orienter les mineurs non récidivistes vers des procédures d’accompagnement.
Prévention sociale : vers une synergie Sécurité-Éducation
La lutte contre les Koulouna ne saurait se limiter au volet répressif. Le gouvernement a donc inscrit, dans le Programme national de cohésion 2022-2026, un axe « Jeunesse et citoyenneté » doté de 8 milliards de francs CFA. Centres d’apprentissage aux métiers du BTP, bourses de formation numérique et médiation communautaire servent de sas de décompression sociale aux jeunes identifiés comme “à risque”.
La zone pilote de Moukondo illustre cette approche globale. Là, la brigade de proximité partage des locaux avec les conseillers municipaux et les animateurs d’un atelier d’art graphique. Trois anciens Koulouna y animent désormais des séances de graffiti éducatif sur les valeurs républicaines. « De la rue au pinceau, il n’y a qu’un pas lorsque la porte de l’école s’entrouvre », observe la sociologue Clarisse Samba, chargée d’évaluer l’impact du dispositif.
Philosophie du bien et du mal : récit d’une garde à vue
Un cas, survenu récemment à Moutabala, illustre la complexité du facteur humain. Interpellé après le couvre-feu, un mineur tatoué d’un yin-yang justifie sa sortie nocturne par l’achat de cigarettes. S’ensuit un échange surprenant où le suspect décrit le symbole comme la cohabitation du bien et du mal, rappelant à l’enquêteur la dialectique taoïste de l’équilibre universel.
Loin d’être anecdotique, cet épisode montre que l’entretien policier, lorsqu’il quitte la logique sommaire de l’aveu, peut devenir dispositif d’écoute et de triage. Le brigadier en charge a sollicité un éducateur pénitentiaire afin d’établir une fiche de vulnérabilité. Le mineur, acheminé vers le centre d’accueil de Makélékélé, bénéficie aujourd’hui d’un suivi psychopédagogique. L’État congolais confirme ainsi que l’autorité n’exclut pas l’empathie, vertu cardinale d’une sécurité humaine durable.
Perspectives stratégiques pour la sécurité urbaine
Au-delà des agrégats statistiques, la pacification de la cité repose sur une alliance entre institutions régaliennes, collectivités et secteur privé. L’université Marien-Ngouabi, en lien avec la Garde républicaine, vient d’ouvrir un master « Gestion urbaine des risques et intelligence territoriale » censé nourrir, demain, l’état-major d’analystes capables de scénariser les menaces émergentes, de la cybercriminalité au trafic de stupéfiants.
Le ministère de la Sécurité et de l’Ordre public prévoit par ailleurs de doter chaque commissariat de quartier d’une Unité d’appui psychologique. Cette innovation, inspirée des standards onusiens de police de proximité, vise à réduire la récidive des primo-délinquants de 30 % à l’horizon 2027. « Nous ne faisons pas seulement reculer la violence ; nous restaurons la confiance civique, pierre angulaire de la stabilité nationale », souligne le général Jean-François Ndongo, inspecteur général des services de sécurité.
La République du Congo démontre ici que la réponse à la délinquance juvénile se situe à la confluence de la fermeté régalienne et de la solidarité sociale. Sans renier l’autorité de l’État, le modèle national se veut inclusif, presque circulaire, à l’image du yin-yang tatoué sur le bras d’un adolescent : un rappel visuel que le bien et le mal ne s’annulent pas mais s’équilibrent, pourvu que la main publique sache guider le balancier.
