Honneurs militaires à Luanda
Quelques heures avant le crépuscule tropical qui baigne Luanda d’une lumière mordorée, la carte des honneurs militaires a glissé du cérémonial vers le message politique. En remettant, au palais présidentiel, la médaille d’or de l’indépendance à son homologue congolais, le président João Lourenço n’a pas seulement salué un compagnonnage ancien ; il a rappelé, devant les états-majors réunis, la résilience d’une architecture de sécurité qui doit beaucoup à Denis Sassou-Nguesso. Dans la capitale angolaise, la symphonie des fanfares a résonné comme une invite à revisiter un demi-siècle de solidarité militaro-diplomatique entre Brazzaville et Luanda, au moment même où le golfe de Guinée s’affirme comme l’un des théâtres maritimes les plus stratégiques du continent.
Une distinction à forte portée stratégique
Si les insignes remis au dirigeant congolais ont valeur de reconnaissance historique, ils constituent également un instrument d’influence au regard des équilibres sécuritaires d’Afrique centrale. Selon le général Évariste Boukaka, conseiller au ministère congolais de la Défense, « cette décoration traduit la conviction qu’aucune victoire politique ne se construit sans profondeur militaire ni relais de renseignement ». L’ordre conféré place ainsi Denis Sassou-Nguesso, lui-même ancien chef d’état-major, au rang de figure tutélaire susceptible d’inspirer les nouvelles générations d’officiers engagées dans la lutte contre la piraterie et les trafics transfrontaliers. Luanda entend rappeler que la stabilité de l’Angola s’est forgée grâce à des soutiens extérieurs structurés, capables aujourd’hui encore de fédérer un noyau dur de coopération opérationnelle dans le bassin du Congo.
Mémoire d’une solidarité militaro-politique
Lorsqu’en novembre 1975 la République populaire du Congo ouvre son espace aérien pour les premiers convois logistiques destinés au Mouvement populaire de libération de l’Angola, c’est tout un appareil politico-militaire qui se met en branle. Le président Marien Ngouabi, puis Denis Sassou-Nguesso, orchestrent un triptyque composé d’entraînement de cadres révolutionnaires, de facilitation diplomatique et de relais de renseignement africain mâtiné de soutien soviétique. Les archives de l’ancien Département de la sécurité d’État angolais rappellent que plusieurs vagues de guérilleros formés à Kinkala ou Owando ont ensuite constitué les premières brigades régulières des Forces armées populaires de libération de l’Angola. La médaille remise aujourd’hui consacre donc la mémoire d’une solidarité dont la clé de voûte a toujours été la complémentarité entre décision politique et posture de défense.
La conférence de Brazzaville, jalon d’ordre régional
Le 22 décembre 1988, alors président en exercice de l’Organisation de l’unité africaine, Denis Sassou-Nguesso réunit à Brazzaville les délégations sud-africaines, cubaines, américaines et angolaises. Sous l’œil vigilant d’observateurs militaires congolais, les pourparlers aboutissent au retrait simultané des troupes cubaines et sud-africaines d’Angola ainsi qu’à l’autodétermination de la Namibie. Pour le colonel José Martins, historien des Forces armées angolaises, ces accords ont inauguré « la première architecture de désescalade multilatérale négociée sur sol africain, sans tutelle directe des anciennes métropoles ». En donnant à l’époque des garanties de sécurité, Brazzaville s’est imposée comme interface diplomatique fiable, capable de conjuguer la discrétion de ses services de renseignement extérieur et la disponibilité de ses forces pour sécuriser le processus. La distinction de Luanda réactive cette mémoire, alors que le continent recherche de nouveaux formats de paix locale.
Relations militaires actuelles et perspectives capacitaires
Trois décennies plus tard, les armées congolaise et angolaise entretiennent un dialogue structuré par un comité bilatéral de défense qui se réunit deux fois par an, alternativement à Pointe-Noire et Lobito. Les volets majeurs portent sur l’interopérabilité navale, le partage de renseignement maritime et la maintenance conjointe des patrouilleurs de haute mer. Les Forces armées congolaises ont récemment intégré quatre officiers au Centre de simulation tactique de Luanda, tandis qu’Angola s’appuie sur l’École supérieure de guerre de Brazzaville pour parfaire la formation stratégique de ses colonels. Cette complémentarité capacitaire s’appuie sur un socle industriel modeste mais croissant ; la société congolaise Mécandef collabore avec le chantier naval angolais de Porto Amboim pour mettre au point un module de surveillance côtière à bas coût, destiné à équiper les détachements fluviaux des deux pays.
Un levier diplomatique pour la sécurité du Golfe de Guinée
L’échange de décorations n’a rien d’anecdotique à l’heure où la criminalité maritime se déplace vers la partie centrale du golfe de Guinée. En magnifiant la figure de Denis Sassou-Nguesso, Luanda souhaite cimenter une coalition sub-régionale capable de conjuguer patrouilles coordonnées, échanges de pistes de renseignement temps réel et procédures communes de poursuite judiciaire. Brazzaville, dont le corridor fluvial demeure vital pour l’export pétrolier, voit dans cette alliance rénovée une assurance contre les incursions de groupes armés se revendiquant de la branche ouest-africaine de l’État islamique. Selon un diplomate centrafricain en poste à Kinshasa, « la capacité du duo angolo-congolais à entraîner les autres États côtiers sera déterminante pour transformer l’Initiative de Yaoundé en véritable communauté de sécurité opérationnelle ». La médaille d’or remise à Sassou-Nguesso acquiert ainsi une valeur d’incubateur géostratégique, dépassant le simple hommage mémoriel.
