Pensions 2026 : l’enjeu secret de la stabilité

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Convergence budgétaire et cohésion des forces

L’annonce, le 8 novembre à Brazzaville, d’un plaidoyer pour la réintégration de la ligne budgétaire « complément retraite » dans la loi de finances 2026 n’a rien d’une simple revendication sociale. Portée par l’Union pour la défense des intérêts des retraités (Udir) et son président Eugène Bakoulou, la demande éclaire un paramètre longtemps sous-estimé de la résilience nationale : la capacité de l’État à verser, régulièrement et sans rupture, les pensions de ceux qui ont servi la République sous l’uniforme ou dans l’administration. Lorsqu’elle existait, sous l’autorité de l’ancien ministre des Finances Rigobert Roger Andely, cette ligne offrait une soupape financière assurant la liquidité mensuelle des caisses et, partant, la sérénité des familles d’anciens agents publics. Sa suppression avait certes répondu à une exigence de rationalisation budgétaire, mais elle a déplacé sur le terrain sécuritaire la question de la prévisibilité des revenus des vétérans et de leurs homologues civils.

Or la doctrine nationale de défense, révisée en 2021, reconnaît que la paix sociale constitue un multiplicateur de puissance pour les forces armées. Au-delà de la dimension morale, la solvabilité des pensions réduit le risque d’adhésion de segments vulnérables à des vecteurs de contestation pouvant menacer la stabilité. C’est aussi un instrument de soft power intérieur : l’État qui honore ses anciens se dote d’un argument d’attractivité pour le recrutement de la nouvelle génération, enjeu décisif dans la montée en puissance des composantes terrestre et maritime face aux défis du Golfe de Guinée.

Les retraités, réservoir stratégique d’expérience

Avec près de cinquante mois d’arriérés cumulés selon les organisations corporatives, les retraités congolais incarnent toutefois plus qu’un indicateur comptable : ils forment un vivier de compétences dont le pays a encore besoin. Dans nombre de zones frontalières, les anciens sous-officiers, policiers ou fonctionnaires techniques continuent d’appuyer bénévolement les préfets, les autorités coutumières et les comités locaux de sécurité. Leur rôle de sentinelle, qu’aucun capteur électronique ne remplace entièrement, procure un avantage informationnel précieux face aux circulations illicites et aux trafics transnationaux.

Garantir la stabilité de leur pouvoir d’achat revient donc à consolider un réseau humain de première ligne dans la veille territoriale. L’octroi ponctuel d’arriérés, à la faveur d’une mobilisation conjoncturelle de trésorerie, n’offre pas la visibilité nécessaire à cette mission diffuse. Les associations, à l’instar de la Fédération des associations des retraités de la Caisse de retraite des fonctionnaires (Far-Crf) et de la Coordination nationale des associations de retraités (Cnar), insistent sur la nécessité d’un flux budgétaire régulier plutôt que de déblocages sporadiques, lesquels nourrissent l’incertitude et érodent la confiance stratégique.

Gouvernance financière et souveraineté sécuritaire

La requête des retraités intervient dans un contexte d’assainissement de la dépense publique où chaque franc CFA doit démontrer sa contribution à la souveraineté. Le décret présidentiel 2023-1579, qui encadre le remboursement des arriérés intérieurs commerciaux et sociaux, illustre cette démarche de traçabilité. Son exécution partielle – le volet commercial ayant été priorisé – a suscité l’incompréhension des ayants droit sociaux. La Caisse congolaise d’amortissement (Cca) reconnaît le stock de dettes auditées en 2015 mais invoque un manque de marges financières pour l’apurer.

Pourtant, le Cabinet du Premier ministre avait, le 23 juillet 2024, annoncé un chronogramme d’extinction de l’arriéré avant le 31 décembre 2024. La glissade du calendrier met aujourd’hui à l’épreuve la culture de résultat adoptée par le gouvernement. Un versement échelonné, adossé à des obligations du Trésor à court terme, pourrait toutefois concilier orthodoxie budgétaire et nécessité de solder le passif social. Aux yeux des bailleurs multilatéraux, il s’agirait d’un signal de gouvernance mature, renforçant la crédibilité du Congo dans la négociation de futures lignes de financement destinées, entre autres, au relèvement capacitaire des forces armées.

Dialogue institutionnel sous l’égide du Sénat

Confronté à la perspective d’un sit-in annoncé pour la fin de l’année, le président du Sénat, Pierre Ngolo, a rappelé la primauté du dialogue en recevant la délégation le 8 novembre. « Il n’y a pas meilleure voie que celle du dialogue », a-t-il insisté, invitant les représentants à suspendre toute action de rue et à privilégier les canaux parlementaires. Par cette médiation, la chambre haute confirme sa fonction de sas institutionnel entre l’exécutif et la société civile stratégiquement sensible que constituent les retraités.

Le Sénat, en concertation avec les commissions Défense et Finances de l’Assemblée, examine déjà les options d’inscription de crédits provisoires dans le projet de loi de finances 2026. Certaines requêtes pourraient être renvoyées à un collectif budgétaire ultérieur pour des raisons techniques, mais la mobilisation sénatoriale témoigne d’une volonté d’apaisement. En toile de fond, la diplomatie parlementaire joue son rôle : un climat social pacifié à Brazzaville demeure une donnée centrale pour la conduite des opérations extérieures, notamment dans les missions de maintien de la paix auxquelles les Forces armées congolaises continuent de contribuer.

Perspectives d’une réforme soutenable des pensions

Le dossier des pensions, ainsi repositionné au cœur de la sécurité nationale, ouvre la voie à des réformes structurelles. La digitalisation complète des flux de paiement, interfacée avec le registre biométrique unique, limiterait les doublons et libérerait des ressources. À moyen terme, un fonds souverain dédié au « complément retraite », abondé par une fraction des recettes pétrolières et portuaires, offrirait une couverture automatique des mois à faible encaisse fiscale.

En attendant, la réintroduction de la ligne budgétaire, si elle est entérinée en loi de finances initiale, servirait de jalon. Elle démontrerait la capacité d’anticipation stratégique de l’État, conformément à l’orientation du Président Denis Sassou Nguesso visant à lier sécurité humaine et sécurité nationale. Aux recrues de 2026, elle livrerait un message limpide : la Nation ne laisse personne en route. Et aux partenaires régionaux de la CEMAC, elle confirmerait que la stabilité congolaise repose sur des fondations à la fois budgétaires et humaines, gages d’une contribution durable à la paix collective.

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