Ports stratégiques : cap sécuritaire régional

7 Min de Lecture

Cap sur le domaine portuaire stratégique

Dans la lumière subtropicale qui baignait le siège du Port autonome de Pointe-Noire, le 45e Conseil annuel de l’Association de gestion des ports d’Afrique de l’Ouest et du Centre (AGPAOC) a ouvert une séquence décisive pour la sûreté maritime régionale. Du 4 au 7 novembre, décideurs civils et autorités portuaires ont esquissé une nouvelle doctrine de valorisation domaniale, avec l’ambition de conjuguer développement économique, exigences environnementales et impératifs de sécurité. Pour Brazzaville, qui avait mandaté le Premier ministre Anatole Collinet Makosso à la tribune, la gestion du domaine portuaire est d’abord un enjeu de souveraineté : la plateforme de Pointe-Noire constitue le poumon logistique des forces congolaises lors des déploiements interarmées et des opérations de maintien de la paix.

Dans cette enceinte flambant neuve, vingt-quatre États membres et une dizaine d’observateurs ont accepté de replacer la question foncière au cœur du triangle sécurité-développement-environnement. Les intervenants ont rappelé que la pression démographique, la prolifération d’activités informelles et la menace de groupuscules criminels complices des trafics de drogue obligent désormais les autorités portuaires à se doter de doctrines d’emploi comparables à celles d’une zone militaire sensible. La strate portuaire apparaît ainsi comme la première ligne de défense contre les flux illicites qui alimentent l’instabilité à l’intérieur des frontières.

Gouvernance portuaire et souveraineté logistique

Au-delà des considérations foncières, la gouvernance du domaine portuaire détermine la liberté d’action stratégique des États côtiers. À Pointe-Noire, les délégations ont admis qu’un domaine mal balisé expose les installations critiques aux intrusions criminelles et au risque de paralysie en cas de crise. La principale recommandation, qui porte sur la révision des textes constitutifs de l’AGPAOC, vise donc à conférer aux directions générales des ports un pouvoir accru de police domaniale, capable de coopérer en temps réel avec les forces navales, la gendarmerie maritime et les services de renseignement. Pour le directeur général du PAPN, Séraphin Bhalat, « la maîtrise foncière conditionne notre capacité à accueillir, sans rupture, les flux de matériel militaire et humanitaire ».

Résilience des infrastructures et continuité opérationnelle

Les travaux ont mis en lumière la vulnérabilité physique et énergétique des terminaux face aux chocs climatiques et aux menaces asymétriques. Les ports de la sous-région, souvent adossés à des centres urbains en forte expansion, fonctionnent comme des nœuds vitaux pour l’approvisionnement en carburant, en pièces de rechange et en équipements stratégiques. La délégation congolaise a rappelé que, lors de l’exercice interarmées Kymbia 2023, les points d’entrée portuaires avaient servi de rampe logistique aux unités engagées dans la lutte contre la piraterie au large du Golfe de Guinée. À cette aune, l’obtention de certifications environnementales ISO se double désormais d’une exigence de continuité opérationnelle, fondée sur des audits de sécurité physique, sur la redondance énergétique et sur des plans de reprise d’activité.

Les experts ont insisté sur la nécessité d’intégrer les unités du génie militaire dans les projets d’extension des quais afin de garantir que les matières premières critiques puissent être projetées vers l’hinterland même après un événement extrême. De nouvelles procédures de mutualisation des stocks de pièces détachées ont également été évoquées pour réduire la dépendance logistique vis-à-vis des ports extrarégionaux.

Cybersécurité et sûreté intégrée des terminaux

La digitalisation accélérée des formalités portuaires, saluée par l’AGPAOC comme un levier de compétitivité, expose néanmoins les façades maritimes africaines à une surface d’attaque inédite. Les délégations ont recommandé la création d’un centre régional de réponse aux incidents cyber, adossé au mécanisme de Yaoundé, afin de croiser les alertes entre autorités portuaires, opérateurs de télécommunications et agences nationales de cyberdéfense. À Pointe-Noire, la direction du système d’information du PAPN a présenté un prototype de jumelage numérique du domaine portuaire, capable de détecter en temps quasi réel toute interruption suspecte dans la chaîne de suivi des conteneurs. La ministre des Transports, Ingrid Olga Ghislaine Ebouka-Babackas, y voit « un outil de souveraineté digitale qui élève le seuil de dissuasion contre les trafics et le terrorisme ».

Sécurité maritime et coopération navale dans le Golfe de Guinée

La présence de délégations navales venues du Ghana, du Nigeria et du Cameroun a rappelé que la lutte contre la piraterie reste une priorité cardinale. Les discussions techniques ont porté sur la mise en commun des données AIS et radar issues des ports afin d’épaissir le maillage de surveillance du corridor Lomé-Pointe-Noire. Les chefs de port ont convenu qu’un domaine domanial clarifié favorise l’installation d’opérateurs privés spécialisés dans la maintenance des drones maritimes et des patrouilleurs rapides, atouts indispensables aux marines riveraines. Dans son allocution de clôture, le secrétaire général de l’AGPAOC, Jean-Marie Koffi, a salué « l’exemplarité du Congo, dont la loi de programmation militaire réserve une part spécifique aux infrastructures portuaires duales ».

Perspectives régionales et rôle moteur du Congo

Couronné du prix du meilleur trafic transit pour 2024, le PAPN concentre désormais les regards comme laboratoire d’une gouvernance domaniale intégrée. Son modèle, qui associe contrats de performance avec l’État, contrôle renforcé du domaine et démarche bas-carbone, s’inscrit dans la vision portée par le président Denis Sassou-Nguesso d’un Congo pivot logistique d’Afrique centrale. L’adhésion à la feuille de route de l’AGPAOC ouvre la voie à des financements conjoints avec l’Organisation maritime internationale et la Banque africaine de développement, susceptibles de soutenir la construction d’aires de stockage sécurisées pour les carburants opérationnels et les cargaisons sensibles. La prochaine session de l’Association, prévue l’an prochain, devra traduire en actes les vingt recommandations actées à Pointe-Noire et consolider l’ambition de ports à la fois verts, sûrs et stratégiquement résilients.

Partager cet Article