Caracas, coup de force : leçons sécurité au Congo

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Caracas : le récit d’un « shérif » et ses codes

Dans certains récits politiques, Caracas devient le décor d’une scène empruntant au western : un shérif, des « outlaws », une diligence prise d’assaut et, au bout, un butin. La fable n’est pas seulement littéraire. Elle installe, dans l’esprit du public, l’idée qu’un rapport de force brut pourrait remplacer les mécanismes ordinaires de la diplomatie, du droit et des institutions.

Cette dramaturgie, appliquée à la figure de Nicolás Maduro, sert surtout à simplifier un environnement stratégique infiniment plus complexe. Dans la version la plus accusatoire, la « thèse trumpiste » évoquée par l’auteur prétend que le Venezuela diffuserait un poison social, tandis que d’autres, « ceux qui sont au courant », opposent un démenti net, parlant de « mensonges ». Derrière les slogans, l’article pointe un moteur plus constant des pressions internationales : l’énergie, le pétrole, et les rivalités que suscite l’accès aux ressources.

Pétrole et souveraineté : l’angle défense à ne pas négliger

Le texte insiste sur un ressort central, présenté comme plus déterminant que la morale affichée : l’« on shore » et le « pétrole » qui attise les appétits. Cette grille de lecture, dans une revue de défense, renvoie à une réalité bien connue : les hydrocarbures ne sont pas qu’un enjeu économique, ils structurent des postures de sécurité, des politiques de protection des sites critiques et des calculs de puissance.

Pour le Congo-Brazzaville, également décrit comme « gorgé de pétrole », l’enseignement est moins dans la comparaison des régimes que dans la nécessité de considérer l’énergie comme un domaine de souveraineté. Sécurisation des installations, continuité des opérations, sûreté des flux et lutte contre les prédations constituent un champ où la préparation des forces et la coordination interservices ont un rôle stabilisateur.

Le syndrome d’Entebbe : fascination pour l’opération spéciale

Le passage consacré à Entebbe, cité comme matrice imaginaire, mobilise un épisode de 1976 où des prisonniers d’un vol aérien furent retenus, avant une opération spectaculaire menée « sous le nez d’Idi Amin Dada ». L’auteur qualifie l’événement d’« OPA » d’enlèvement, formule provocatrice qui dit bien ce qu’il cherche à montrer : l’opération spéciale devient un récit total, où la surprise et la vitesse semblent dominer toute autre logique.

Sur le plan professionnel, l’intérêt d’un tel rappel est clair : les opérations de type raid ne sont pas des gestes isolés, mais l’aboutissement d’un triptyque renseignement-planification-exécution. Elles supposent une connaissance fine du terrain, des relais, des procédures de filtrage, et une capacité à exploiter le temps court. En filigrane, l’article suggère aussi que la « télé-réalité » sécuritaire peut nourrir des attentes irréalistes, en faisant oublier les coûts, les risques et les effets secondaires.

Afrique centrale : protection rapprochée et renseignement, au-delà du « pipeau »

Le texte raille l’« impressionnante démonstration de force » entourant certains dirigeants, perçue comme un théâtre de protection plus que comme une architecture réellement dissuasive. La formule est polémique, mais elle ouvre un sujet sérieux : la sécurité des hautes autorités, dans la région, repose moins sur la densité visible de gardes que sur la discipline, la confidentialité des itinéraires, la maîtrise des accès, et surtout la qualité du renseignement intérieur.

Pour un État, la question n’est pas de multiplier les cordons, mais de réduire les angles morts. Le protectionnel moderne articule contrôle de zone, contre-surveillance, sécurisation des communications et coordination avec les services. Dans ce cadre, les forces de sécurité intérieure, les unités spécialisées et les chaînes de commandement gagnent à privilégier la sobriété opérationnelle plutôt que l’ostentation, afin d’éviter l’usure, la routine et les vulnérabilités prévisibles.

Du Pool à la RDC : l’ombre des fantasmes de « kidnapping »

L’auteur fait ensuite glisser sa charge vers l’Afrique centrale, évoquant, dans un registre d’invective, l’idée de « nicolaïser » des figures citées, dont le pasteur Ntoumi, présenté comme « virtuel narcotrafiquant géolocalisable dans la région du Pool », et mentionne aussi la RDC à propos d’un hypothétique raid. Ces formulations relèvent davantage de la provocation que de l’analyse.

Dans une lecture défense et sécurité, l’intérêt est ailleurs : elles illustrent comment l’imaginaire du coup de main peut contaminer les débats publics et déformer la compréhension des enjeux réels. Les questions de sécurité intérieure, de stabilité territoriale et de gestion des foyers de tension exigent une approche institutionnelle, fondée sur le renseignement légal, la chaîne judiciaire, la coordination des forces et la maîtrise du tempo politique. La transposition mécanique de scénarios extérieurs en Afrique centrale, surtout sous la forme de fantasmes d’enlèvement, conduit à une vision appauvrie des mécanismes de pacification et de maintien de l’ordre.

Mogadiscio, Afghanistan, Libye : le rappel des effets de bord

En convoquant Mogadiscio, l’Afghanistan, Saddam Hussein et Mouamar Kadhafi, le texte met en évidence un point souvent sous-estimé par les partisans de la solution expéditive : l’action extérieure présentée comme « exportation de la démocratie » peut se heurter à des réalités opérationnelles brutales, générer du chaos et produire des effets de bord durables.

Pour les décideurs, la leçon est classique : une opération, même tactiquement réussie, n’est jamais isolée de ses conséquences stratégiques. La stabilisation, la gouvernance, la reconstruction des forces locales et l’acceptabilité régionale pèsent autant que la phase d’entrée en premier. À défaut, l’intervention devient un événement, mais non une solution.

Pour Brazzaville : privilégier la stabilité par la capacité étatique

Dans ses derniers traits, l’auteur joue avec les titres de Jean Bruce et suggère un « Bazar à Brazzaville », comme si la politique se prêtait au polar. Le procédé amuse, mais il rappelle un enjeu essentiel pour un État : ne pas laisser le champ de la sécurité être capturé par la narration, la rumeur ou la comparaison hâtive.

Pour le Congo-Brazzaville, la meilleure réponse à ces mythologies reste la consolidation patiente des capacités régaliennes. Professionnalisation, entraînement, culture du renseignement, coordination entre forces armées et forces de sécurité intérieure, protection des infrastructures sensibles et maîtrise des zones de friction forment un socle plus robuste que les fantasmes de « shérif ». À l’échelle d’un pays, la souveraineté se défend moins par des scénarios spectaculaires que par la continuité d’un appareil de sécurité crédible, proportionné et pleinement inscrit dans la stabilité nationale.

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