Régulation IA au Congo : un tournant souverain

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Brazzaville : un séminaire sur la régulation numérique

Les travaux du séminaire consacré à la régulation du numérique ont officiellement débuté le 12 janvier à Brazzaville, à l’initiative de l’Agence de régulation des postes et des communications électroniques (Arpce). Pendant cinq jours, autorités publiques, régulateurs, experts internationaux et acteurs privés se retrouvent afin de structurer une vision congolaise à la hauteur des enjeux technologiques contemporains.

Au-delà d’un rendez-vous sectoriel, l’exercice prend une coloration d’intérêt national : la maîtrise des technologies, des flux de données et des usages algorithmiques engage désormais, de façon directe, la sécurité intérieure, la protection des institutions et la résilience des services essentiels. Pour un État, la régulation devient un instrument de stabilité, au même titre que la doctrine, les capacités et la préparation opérationnelle.

Souveraineté technologique : une priorité de sécurité nationale

La rencontre entend poser les fondations d’une régulation moderne, anticipatrice et adaptée aux réalités congolaises. L’ambition affichée est double : renforcer la souveraineté technologique du pays et soutenir sa compétitivité dans le secteur des technologies de l’information et de la communication.

Dans l’univers de la défense et de la sécurité, la souveraineté technologique ne se résume pas à l’équipement. Elle concerne la capacité à comprendre, encadrer et, le cas échéant, contraindre les usages numériques qui peuvent affecter l’ordre public, la continuité de l’action de l’État, la protection des données sensibles, ou encore l’intégrité des communications. Réguler, c’est donc réduire les angles morts et organiser un terrain commun entre innovation et sécurité.

Protection des citoyens, données et IA : le cœur des débats

Les échanges portent notamment sur la protection des citoyens dans l’espace numérique, la promotion d’une innovation responsable, la régulation des données et de l’Intelligence artificielle (IA), ainsi que le développement d’une finance numérique sûre et inclusive.

Vu depuis le prisme des forces de sécurité, ces thèmes recoupent des problématiques très concrètes : fiabilisation de l’identité numérique, traçabilité des transactions, prévention des escroqueries, et maîtrise des risques liés à l’automatisation des décisions. Les données et les systèmes d’IA, devenus des ressources stratégiques, imposent un cadre qui permette à la fois l’essor économique et la prévention des usages malveillants, notamment ceux qui exploitent l’anonymat, la vitesse de propagation des contenus et la sophistication des attaques.

Arpce : coordonner l’État et le secteur privé face à l’innovation

Initiateur de ces assises, le directeur général de l’Arpce, Louis-Marc Sakala, a insisté sur l’urgence d’agir face à l’accélération des innovations technologiques. « Les technologies évoluent plus vite que notre capacité à les réguler », a-t-il déclaré, plaidant pour une coordination renforcée entre institutions publiques et acteurs privés.

Son propos souligne un défi connu des administrations de sécurité et de défense : la vitesse du cycle technologique peut surpasser le temps long des normes et des procédures. Dans un tel contexte, la régulation s’apparente à une capacité d’anticipation. Elle exige une articulation fine entre le régulateur, les administrations compétentes et les opérateurs, afin d’aboutir à des règles applicables, compréhensibles et suffisamment souples pour intégrer l’innovation sans renoncer au contrôle.

IA, blockchain et satellites : un défi commun de régulation

Louis-Marc Sakala a rappelé que la régulation de l’IA, de la blockchain, des crypto-actifs et des technologies satellitaires constitue un défi partagé. Cette mise en perspective élargit le débat au-delà des seules plateformes numériques, en intégrant des briques technologiques susceptibles d’influencer la sécurité des communications et l’économie des données.

Pour les institutions en charge de la sécurité intérieure, l’enjeu est aussi de disposer d’un environnement normatif clarifiant les responsabilités, les obligations de conformité et la gestion des risques. Les technologies satellitaires, par exemple, invitent à réfléchir aux usages civils et étatiques des communications, ainsi qu’aux exigences de fiabilité et de continuité de service. De même, la finance numérique suppose des garde-fous adaptés pour préserver la confiance et limiter les opportunités offertes aux acteurs frauduleux.

Gouvernement : une stratégie nationale de l’IA en préparation

Ouvrant les travaux, le ministre des Postes, des Télécommunications et de l’Économie numérique, Léon Juste Ibombo, a souligné que la régulation des données et l’IA sont devenues des ressources stratégiques majeures, appelant une réponse politique « lucide, cohérente et responsable ». Il a rappelé que le Congo s’inscrit dans une dynamique de transformation numérique impulsée par le gouvernement.

Le ministre a également annoncé qu’une stratégie nationale de l’IA est en cours d’élaboration, en partenariat avec le Centre africain de recherche en intelligence artificielle et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Les recommandations issues du séminaire sont appelées à enrichir ce cadre stratégique, destiné à orienter le développement et la régulation de l’IA dans le pays. Dans une approche de sécurité globale, un tel document peut contribuer à clarifier les usages, les priorités et les mécanismes de contrôle, tout en soutenant une innovation maîtrisée.

Experts internationaux : finance numérique et gouvernance de l’IA

Le séminaire bénéficie de l’expertise de personnalités reconnues, dont le Pr David Restrepo Amariles (HEC Paris), spécialiste de la finance numérique et de l’IA, et le Pr Grégory Lewkowicz (Université libre de Bruxelles), membre du Comité européen de l’IA. D’autres interventions sont annoncées sur les technologies satellitaires et les expériences comparées de régulation.

Le recours à des retours d’expérience et à des comparaisons internationales permet d’éclairer des questions très opérationnelles : comment concilier ouverture à l’innovation et exigences de conformité, comment organiser la supervision des systèmes d’IA, comment encadrer les données sans freiner l’investissement. Pour un pays qui cherche à renforcer sa gouvernance numérique, ces apports extérieurs servent surtout à outiller le débat national, sans se substituer au choix souverain des normes adaptées au contexte congolais.

Vers une régulation numérique intelligente, inclusive et souveraine

À l’issue des cinq jours de travaux, les participants ambitionnent de dégager une vision partagée et des orientations concrètes pour bâtir une régulation numérique intelligente, inclusive et souveraine, capable d’accompagner durablement le développement économique et social du pays.

Dans une lecture défense et sécurité, l’enjeu est d’installer un cadre qui protège les citoyens, sécurise les infrastructures et clarifie les règles du jeu pour les acteurs publics comme privés. Le pari, implicitement, est celui d’une modernisation régulatrice : suffisamment ferme pour garantir la confiance, suffisamment agile pour suivre l’évolution des technologies, et suffisamment cohérente pour constituer un socle stratégique au service de la souveraineté nationale.

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